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Pour questionner la translation des concepts issus des arts internes chinois

vers notre sphère culturelle

par Philippe Caillaud

Modifions les termes de la rêverie du papillon énoncée dans le Zhuang zi (1). À la place du rêveur, posons un castor. À la place du papillon, un rameau doué d’autonomie et de pensée — nous verrons tout à l’heure quel intérêt présente ce stratagème. Premier questionnement, qui touche autant aux affordances qu’à la façon d’être au monde : Le rameau et le castor échangeraient-il vraiment leurs fonctions, leurs compétences, leur façon de se représenter le réel, s’ils rêvaient l’un de l’autre ? Deuxième questionnement, de l’ordre de l’équilibre des écosystèmes : S’apercevraient-ils pour autant qu’ils sont les maillons de relations particulièrement élaborées, de relations qui entretiennent une forme d’interdépendance, les incluent dans un complexe écologique qui dépasse leur entendement ? Troisième questionnement, pour prendre conscience de ce qu’un acteur négligé entre pourtant toujours en jeu : Ce bout de bois, bringuebalé qu’il est par l’animal aquaformateur jusqu’au lieu de sa nouvelle affectation technico-pratique — là, sur ce barrage bâti en travers de la rivière —, se laisse-t-il mener par l’animal, ou est-ce lui qui agit sur l’animal pour répondre au désir de la rivière, lasse de courir droit à travers villes et champs, entre des berges corsetées ? Quatrième interrogation, pour fixer la question interculturelle : Un bout de bois rêve-t-il d’état liquide, comme les robots de moutons électriques ?

 

En fonction du milieu culturel dans lequel nous nous plaçons, le rôle attribué à chaque personnage change de signification, plus encore la conclusion de la fable. Exemple premier, à l’occidentale : Le rameau que le castor dépose par-dessus les troncs qui tempèrent les eaux, n’agit pas consciemment sur la rivière ; c’est cependant par sa présence que la rivière se comporte différemment ; le castor, lui, en est l’artisan volontaire. Exemple second, façon amérindienne : Le rameau s’est manifesté en rêve auprès du castor afin que ce dernier soulage le débit de la rivière qui, quant à elle, s’est adressée au rameau, d’où que tous, au final, sont artisans du chantier castor. Réflexion : Qui peut se permettre de dénier au bout de bois quelque volonté ou, à tout le moins, quelque pouvoir autonome d’action ?

 

 Pour certaines cultures humaines situées hors nos frontières — telles que décrites par Philippe Descola (2) (3) — , la plante, par exemple, est un être à part entière. C’est une existante, avec son propre monde, sa propre volonté, ses lois et règlements, ses modes d’interaction avec l’humain. Elle a la capacité, notamment, de converser avec nous par l’entremise du rêve. Ce rapport au vivant, dit « animiste », contraste fortement avec le nôtre. D’un côté : Représentation du monde faisant de tout élément du réel un objet consumériste servant aux buts de la civilisation. De l’autre : tout est à considérer comme être vivant avec lequel entrer en interaction, même s’il faut, au final, le manger, le trancher ou le transplanter. Sauf que nous ne sommes naturalistes que depuis notre XVIIe siècle, et que nombre d’entre nous sont sensibles, aujourd’hui encore, à d’autres façons de percevoir les choses ; et de fait, la Chine, par exemple, nous fascine, nous attire comme le feraient les ailes hypnotiques d’un papillon.

 

L’Empire du Milieu, toujours d’après la catégorisation de Philippe Descola, entre dans la catégorie analogiste. Les pratiquants d’arts internes le savent bien. Dans cette vision exotique des choses, tout ce qui compose le réel est pensé comme singulier, unique, en même temps que tout est indissolublement lié. C’est ainsi que le tableau des correspondances — celui des cinq transformations qui liste de nombreux thèmes par analogie — rapporte le blanc autant à l’organe Poumons qu’au printemps, à ce qui tranche, etc (4). Dans ce contexte culturel, précise à son tour Cyrille Javary (5), le réel est perçu comme une dynamique de la perpétuelle transformation autour de principes fondamentaux qui, quant à eux, s’avèrent immuables. C’est ainsi que la médecine traditionnelle chinoise décrit le corps comme s’agissant de dessiner un paysage, puisque l’ordonnancement des organes se rapporte à celui de la biosphère : assemblage de rivières, de mers, de loges, de passes, reliées entre elles comme il en va des empereurs et des généraux, des généraux et des lieutenants, etc. En résumé, le cosmos s’étage comme la maison, la maison comme le corps, comme toute société humaine, comme tout vivant à l’échelle microscopique. Tout cela n’est qu’ensemble de variations, de transformations permanentes, quoique tout s’organise sur d’identiques principes organisationnels tant vitaux qu’existentiels. De quoi installer un relativisme subtile qui, loin d’opérer par exclusion, s’attache au contraire à toujours faire prévaloir les principes d’inclusion et de cohérence. Yin-Yang.

 

Surtout, la pensée chinoise prête à chaque composant du réel une consistance complexe, faite à la fois de palpable et d’impalpable, de matière et d’énergie. En témoigne le caractère xing (形) qui désigne le corps humain — ou, plus exactement, la forme humaine — en le décrivant comme un amalgame fait d’un échafaudage et d’une image fugace (6).

 

Reprenons l’exemple de la branche, et continuons de modifier la fable, cette fois pour suivre la voie induite par le caractère xing. Considérons pour cela un arbre mutant qui va nous faire faire un détour par les forêts californiennes.

 

Les séquoias à feuilles d’if de Californie se rangent sous l’appellation latine sempervirens, qui signifie « toujours vert ». La variété des Sequoiadendron giganteum, aux troncs bien plus larges quoique moins hauts — jusqu’à 12 mètres de diamètre — , ne partage pas les mêmes contrées. Les premiers déploient leur ramure sur une bande territoriale qui longe la côté Ouest californienne — depuis San Francisco jusqu’au nord de l’Oregon — , quand les seconds élisent domicile dans les montagnes de la Sierra Nevada. L’exceptionnelle longévité de ces derniers les pourvoie d’un âge vénérable qui peut atteindre les 1800 ans — possiblement jusqu’à 3 000 ans. On a même retrouvé des fossiles de séquoias géants vieux de deux cents millions d’années (7). Ils forment des forêts relativement clairsemées. En revanche, les individus de type sempervirens s’installent en rangs serrés. Il en résulte que, à leurs parages, la lumière du jour filtre difficilement jusqu’au sol — leur habitat forestier est parmi les plus sombres au monde. Or il vit parmi eux, dans des localisations tenues secrètes afin de les préserver, des individus aussi différents que rarissimes. Leur étrange faculté de se soustraire à la vue, ce dans certaines conditions de lumière, leur vaut le surnom d’« arbres fantômes ». Le vocable scientifique les désigne comme « séquoias albinos ».

 

En moyenne hauts de trois mètres, rarement de vingt, ils vivent bien moins longtemps que leurs frères de racines — jamais plus de cinquante ans, semble-t-il. Partiellement blancs, ou parfois totalement, leur teinte vient d’une absence de chlorophylle. Incapables de photosynthèse, ils survivent en s’arrimant aux racines de leurs congénères verts. Parasites ? Loin s’en faut, puisque, en échange, ils procurent aux sempervirens une fonction protectrice. Ils absorbent, en effet, les métaux lourds dangereux pour les cellules chlorophylliennes de leurs hôtes. Écho discret au principe taoïste d’après lequel les ressources du faible n’ont rien n’a envier à celles du fort (8).

 

Nul ne sait précisément combien sont les séquoias albinos. Plus de quatre cents dénombrés en 1866, dans les parcs nationaux Henry Cowell et Humboldt Redwoods. Quelques dizaines seulement, de nos jours, à travers le monde, dont six dans le deuxième des parcs ci-avant nommés.

 

La science occidentale est actuellement impuissante à expliquer comment s’opère la survie d’organismes aussi fragiles. Énigme envoûtante qui réveille nos représentations druidiques et refoulées des temps jadis ! Et si les sequoias albinos avaient émergé en Chine, quelles légendes seraient nées les concernant ? Osons l’expérience de pensée. Avec sa faculté de se dérober à la vue dans certaines conditions de lumière, Sequoia albinos est comme le voile de fumée, comme le rideau léger et translucide qui doucement se tire, aux côtés de l’armature solide et impressionnante qu’est la charpente du sempervirens. Illustration en majesté du caractère xing (形) ! Et si nous nous faisons admiratifs, respectueux, à demi prosternés devant lui, tant pour rendre hommage à son caractère singulièrement beau que pour honorer l’humus qui fait homme (9), ne répondons-nous pas, alors, à la symbolique de 人 (rèn) (10) ? En revanche, réduire Séquoia albinos à une clé d’accès à la dépollution miraculeuse des sols, l’analyser pour déterminer ce qui fait de lui un organisme si original, séquencer son ADN, synthétiser son essence pour en dériver quelque artifice hors-sol, tout cela permettrait-il de lui accorder sa vraie place parmi le vivant, lui qui est en voie d’extinction et par qui l’on voudrait fallacieusement résoudre des problèmes liés, en vérité, aux excès de l’ère industrielle ? Cela, tandis qu’une légende lui attribue, parmi les Natifs californiens — Karoks, Shastas, Pomos, Maidus, Chumashs —, quelque authentique incarnation spirituelle bien éloignée de nos préoccupations consuméristes ? Mais il est temps, pour clore ce voyage fabuleux, de nous déplacer jusqu’en Chine. Allons faire révérence à un majestueux sapin d’eau de la province du Sichuan, en quelque magistrale forêt humide de moyenne montagne.

 

Le metasequoia glyptostroboides à feuilles caduques, particulièrement rare lui aussi, s’apparente au sequoia ainsi qu’au glyptostrobus pensilis (cyprès chinois des marais). Meta, ici, signifie « semblable à ». Il est qualifié d’espèce relique, car dernier représentant de son espèce. En 1941, le chercheur japonais Shigeru Miki, qui le pensait à jamais éteint, le décrit comme fossile du Mésozoïque (11) ; or, c’est la même année qu’il est découvert, près d’un temple, en Chine, par des gardes forestiers du Sichuan. En 1943, un inspecteur des forêts en trouve un autre spécimen dans le Hubei. En 1946, il est officiellement intégré aux espèces nouvellement découvertes — de même qu’à la catégorie des plantes fossiles vivantes, puisque les traces de son existence remontent aux lointains âges préhistoriques. Depuis lors, il s’est vu exporté dans une cinquantaine de régions du monde, dont en France (12).

 

Shui-shan (13) aime les contrées montagneuses humides et ombragées, situées entre 700 et 1350 mètres. Les sols profonds et nutritifs font son terreau idéal. Ne dépassant jamais les 60 mètres de haut, n’excédant pas les 10 de large, il arbore une écorce brun rouge. Quand il sort de sa jeunesse, et alors que cette écorce vire parfois, sur le tard, au brun gris, il finit par montrer des rides profondes. Se forment également des desquamations en longues bandes qui font toute sa beauté, en plus d’une ramure amoureuse d’aisance. L’anecdote tait le nom du temple près duquel il fût trouvé. Est-il pensable que ce fut au cœur de la forêt qui ceint, en anneau protecteur, œuvrant comme porte spirituelle, le « Premier lieu de la tranquillité sous le ciel » (14) ? Il ne suffit certes pas de flâner entre les arbres pour atteindre le raffinement suprême, même parvenu au bout du chemin long, tortueux, imprévisible, ardu, qui mène vers les hauts de la montagne. Réunir les trois fleurs au sommet ne saurait se réduire à croiser, de loin, le tigre ou le serpent, ni même à s’éprendre du papillon qui volette en travers du chemin. Cela dit, translittérer, transporter un concept, une pratique d’ailleurs jusqu’à soi, c’est, pour partie, perdre en sens, mais c’est aussi s’ouvrir à la nouveauté qui transforme tout en apportant, authentiquement, à travers soi, un sens inédit. « Imprégnée, c’est cela tout à fait, imprégnée depuis la peau jusqu’à l’âme, car l’amour définitif m’est si entré partout que je m’attendais presque à voir mes cheveux et ma peau en changer de couleur » (15).

 

Devient-il méta-insecte, le rêveur qui s’éprend du papillon ? Méta-rivière, le castor qui transbahute son rameau ? Méta-sino-européen, celui qui puise l’inspiration dans les cinq animaux, les fusionne en lui et se métamorphose ? Méta-humain, le robot poète prisonnier d’un ineffable mal à l’âme ?

 le 20 février 2025

 

(1) Cf. chapitre 2J du Zhuang zi.

(2) DESCOLA (Philippe). Par-delà nature et culture. Coll. « Bibliothèque des sciences humaines ». Éd. Gallimard, 2005.

(3) Les quatre catégories culturelles identifiées par Philippe Descola sont : animisme, totémisme, analogisme, naturalisme.

(4) MARIÉ (Éric). Précis de médecine chinoise : histoire, théories fondamentales, diagnostic et principes thérapeutiques. Éd. Dangles, 2008. Cf. page 112 (tableau n°8 des correspondances dans la nature ; tableau n°9 des correspondances dans l’être humain).

(5) JAVARY (Cyrille, J.-D.). Yin Yang : la dynamique du monde. Coll. « Spiritualité, vivalité ». Éd. A. Michel, 2018.

(6) JAVARY (Cyrille, J.-D.). 100 mots pour comprendre les Chinois. Éd. A. Michel, 2008. Cf. pages 83-84.

(7) Époque comprenant le Jurassique et le Crétacé, en Europe et en Amérique du Nord.

(8) Afin d’approcher la leçon taoïste de cette assertion, il conviendra de se référer au chapitre 76 du Dao De Jing.

(9) La racine latine humus, sur laquelle se construit le mot homme, signifie « qui vient de la terre », d’où l’on tire aussi le mot humble.

(10) JAVARY (Cyrille, J.-D.). Ibid., pages 74-75.

(11) Période comprise entre il y a 252 millions et 66 millions d’années, appelée « ère des reptiles » ou « des dinosaures ».

(12) Jardin alpin du Jardin des plantes de Paris.

(13) Shui-shan ( 水杉 ) signifie Sapin d’eau. À noter que Shanshui ( 山水 ) désigne quant à lui la description de paysages non urbains, tant en littérature qu’en peinture chinoises.

(14) Image poétique par laquelle les Chinois nomment la montagne Qing Cheng, sise dans le Sichuan.

(15) Citation de Colette, extraite de La retraite sentimentale.

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