Comment le mode de vie des castors nous mène à approfondir notre compréhension des principes internes chinois
par Philippe Caillaud
Le castor se fixe pour tâche première de pacifier les cours d’eau. Plus exactement, il modifie le débit hydraulique pour le conformer au rythme qui lui convient. Pour ce faire, il bâtit d’impressionnants ouvrages, dont ces barrages constitués de troncs et de branchages. L’avantage, pour lui, est de se protéger des prédateurs en noyant l’entrée de sa hutte. Autre conséquence, le territoire qu’il modifie en l’habitant se transforme radicalement. De prime abord, on pourrait penser que cette action égoïste peut avoir des effets néfastes pour les autres espèces, tant végétales qu’animales ; et puis le castor n’est-il pas juste bon à nous pourvoir en fourrure et en graisse cosmétique ?
Aussi improbable que cela puisse paraître, s’intéresser au rapport que cet animal aquaformateur entretient avec le vivant peut nous éclairer sur nos pratiques internes. Pour en prendre conscience, il suffit de contempler son œuvre pour établir ensuite des parallèles tant avec le vocabulaire qu’avec les techniques de nos arts.
Barrages, écluses, canaux, huttes, zones d’ennoiement, voilà ce que peut construire le castor, à une vitesse effarante qui plus est. La transformation des territoires, sous son égide, apporte en réalité plus de biodiversité que l’humain ne saurait jamais le faire. Comme le fait remarquer Baptiste Morizot (1), le castor soigne les rivières et la terre, ce dans le respect le plus total des principes d’équilibre et d’interaction inter-espèces. Il l’écrit ainsi : « [Le castor] est une force hydrogéologique qui amplifie la vie », « un faiseur de monde habitable » (2). L’œuvre de l’animal est telle qu’elle devient indiscernable de l’activité de la rivière (3). De quoi inspirer le philosophe expérimentateur, lancé sur l’exemple de précurseurs qui, outre-atlantique, s’approprient des techniques castor pour réaménager des cours d’eau.
Considérons cet homme affairé à un chantier écologique, dans les contreforts du Vercors, sur le modèle de l’action des rongeurs en question. Autour de lui, une dizaine d’autres individus complètent l’équipe qui comprend des ouvriers-paysans, plus un ingénieur hydrologue, et Baptiste Morizot lui-même. Bottes plongées dans les sédiments, cet homme tronçonne, fait glisser sur l’eau, assemble des troncs d’arbre pour en faire un barrage — qui, de fait, s’apparente plutôt à une passe. Surtout, écoutons ce qu’il a à nous dire, ce soigneur d’eau : « Nous faisons du Kung Fu avec la rivière » (4).
Le castor ne se confond sans doute pas au nageur de Zhuang zi (5), mais tout de même, ne tenons-nous pas là un début de quelque chose ?
Un cours d’eau entretenu par l’humain (6), en nos temps, c’est engainer un débit fluvial dans le corset trop étroit de berges qui filent tout droit, c’est éclaircir la teinte des eaux, accélérer les débits pour rendre le plus rapidement à la mer ce qui est descendu en trombe de la montagne. Après l’intervention d’une tribu castor, ou après que des humains aient fait de même en s’inspirant d’elle, l’eau retrouve les couleurs qui témoignent de sa richesse sédimentaire, le cours de la rivière a débordé du lit mineur pour s’installer dans son lit majeur, son débit s’est ralenti, s’est fait plus musicien avec ses changements de rythme, la terre se comporte alentour comme une éponge pour s’imbiber quand il le faut, rendre l’eau au moment opportun, les crues sont moins violentes et servent, pour de vrai, à nourrir les territoires en surface comme en profondeur, et les pollutions sont recyclées par les étangs. Aussi, l’espace ainsi reconquis agit comme une réserve, à proprement parler « naturelle » celle-là, accueille quantité d’insectes, d’espèces animales, et pas que les oiseaux migrateurs.
Posons que notre corps soit un territoire. Posons que la pratique des arts internes, par exemple celle du Qi Gong, soit semblable aux techniques castor d’aménagement des sols et des rivières. Vérifions ce qu’il en est.
Un barrage castor ne coupe pas une rivière, il la tempère. L’ouvrage est ainsi conçu qu’il guide l’eau, qu’il participe à diriger, à répartir les flux. Dans son aspect le plus fin, c’est sa couche supérieure, faite de branchages, qui intrigue. Chaque branche, chaque feuille a son intérêt le plus précieux en intervenant à l’échelle des gouttes d’eau. Le résultat, nous l’avons vu, c’est la gestion du débit, c’est l’enrichissement sédimentaire, c’est donc un gain de densité, c’est l’installation du cours d’eau dans un espace d’aisance. Une rivière, un bras ou une jambe. Un barrage, une passe mécanico-énergétique. Une branche, une corde fasciale. Une volonté architecturale de désenclavement, une intention d’ouverture dans le relâchement. Fàng sōng.
La rivière n’est pas domptée par le castor, elle est accompagnée vers un meilleur état d’elle-même, au plus proche de son comportement le plus basiquement sain. Ce faisant, elle s’étend, dans un état profond de circulation des flux internes et en adéquation avec le milieu dans lequel elle prend naturellement ses aises. Sortie du corset artificiel et limitant de berges abusivement resserrées, elle s’affranchit des fausses contraintes pour se soumettre aux lois qui la rendent vivante. Elle prend toute sa vraie place. Peng.
Voilà donc le lien entre savoir-faire du castor et pratiques internes. Zhan Zhuang, cette science de la posture du pieu parfois appelée « technique de l’arbre », ne serait-ce pas, un peu, l’arbre de vie castor (7) ? La rivière, c’est aussi la sève sous l’écorce, c’est, dans son aspect archétypique, le liquide de la vie, transport du Qi.
Alors oui, le castor est un artiste expert, il atteint la dimension de Gong Fu par la maîtrise des flux énergétiques que sont les rivières.
La leçon ne s’arrêterait pas là, tant les parallèles entre les pratiques internes et le comportement du castor entrent en résonance ; mais voilà déjà tant de matière à méditer. Agir sur son milieu pour mieux s’accorder avec celui-ci. Favoriser son propre bien-être tout en ménageant celui d’autrui. Collaborer avec les autres espèces. Gérer les flux internes. Chercher l’harmonie, loin de toute velléité uniformisante. Ne pas ajouter de contrainte inutile. Se conformer aux lois qui rendent sainement opérationnel tout organisme. En bref, se fondre respectueusement dans le vivant, ce dans la confiance en les potentialités propres à chaque espèce. La liste n’est pas exhaustive.
Zhuang zi, on le sait, émettait des réserves à l’encontre des pratiques de santé que nous regroupons aujourd’hui sous la catégorie Qi Gong (8). User de techniques respiratoires avait son assentiment, à la fin de sa vie, au contraire de l’imitation des animaux non-humains, qu’il fustigeait. Osons un très mauvais jeu de mots. Il n’y a de « toqués » que ceux qui se coiffent de l’apparence chosifiée des autres, telle fourrure de castor portée sur la tête comme sanglant trophée. En vérité, il n’y a comme art de vie que le fait de trouver, chez tout autre — dont les non-humains —, les clés de notre propre fonctionnement profond et sain. Peut-être, après tout, que Zhuang zi dénonçait que ceux qui cherchent à se conformer aux animaux se seraient, en fait, éloignés de leur propre essence. L’on peut cependant considérer que la notion d’archétype apporte à notre dimension ontologique, et que s’identifier au tigre renvoie non pas à se défaire de l’humain, ni même à se dompter soi-même, mais à équilibrer, en soi, tout ce par quoi nous sommes traversés.
Le 14 janvier 2025
(1) MORIZOT (Baptiste). HUSKY (Suzanne). Rendre l’eau à la terre : Alliances dans les rivières face au chaos climatique. Éd. Actes sud, 2024.
(2) Ibid., p. 42, paragraphe 77.
(3) Ibid., p. 135, paragraphe 362.
(4) « Chantier Castor avec Baptiste Morizot : la rivière répond fort ! ». Documentaire vidéo ; durée : [18’05]. Pour la citation, voir de [8’30 à 8’55]. (encart vidéo ci-dessous)
(5) Cf. Chapitre 19I du Zhuang zi.
(6) Notons le possible jeu de mots avec entre-tenues, entre les mâchoires d’un étau.
(7) Ibid., cf. illustration à l’aquarelle de Suzanne Husky, p. 41.
(8) Cf. Chapitre 15A du Zhuang zi.
